25/10/2016 - Chanter en latin, c'est ennuyeux ! Vraiment ?



Le latin est considéré à tort comme la langue « sacrée » de l’Eglise. Les apôtres ne priaient pas en latin. Les premières liturgies étaient célébrées en araméen au cours d’un repas. Rapidement, le grec a été largement utilisé pour le culte (Kyrie eleïson) pour être supplanté par le latin dans l’Antiquité tardive.

Une langue évolue souvent par son usage. D’après les historiens de la liturgie, il semble que le latin utilisé couramment par le peuple différait du latin liturgique. Très vite, celui-ci s’est figé dans des formulations convenues et étrangères à l’ensemble des fidèles. Quand le latin est tombé peu à peu en désuétude, au profit des langues actuelles (qui ont subit de nombreuses évolutions), il est resté la langue de l’Eglise. Son caractère de langue morte, figé, garantissait la constance doctrinale et un usage universel.

Le culte était alors célébré et chanté exclusivement en latin. Néanmoins, comme expliqué ci-dessus, le problème de la compréhension existait déjà. Très vite, il y a eu un décalage entre l’action du clergé et des chantres dans le Sanctuaire, et la piété des fidèles qui s’est développée dans une para-liturgie plus sentimentale que doctrinale.

Le chant grégorien est le premier sommet de la musique occidentale. Il est monodique (chant à une seule voix) et trouve son origine dans la Renaissance carolingienne, mouvement culturel influencé par Charlemagne. Le grégorien est « le chant par excellence de l’Eglise » comme le souligne le cérémonial de Clément VIII en 1600.

Sa pratique habituelle est réservée aux initiés et ne peut être considéré comme « populaire ». Les fidèles contemplent la splendeur du culte et écoutent le grégorien qui soutient la prière et élève l’âme. Le but recherché n’est pas la compréhension au sens moderne du terme, mais une communion avec le Sacré, avec la réalité céleste présente sur l’autel. Une barrière spirituelle (latin, grégorien) et architecturale (jubé) sépare le clergé des fidèles. Cela n’empêche pas une  intense communion et une compréhension (à divers niveaux) des mystères célébrés. La piété des fidèles, souvent exubérante, s’extériorise alors à l’occasion de pèlerinages ou de processions qui offrent une piété populaire plus accessible que le culte officiel.

Il faut attendre le Concile de Trente (1545-1563) pour voit émerger un souci de participation des fidèles à la liturgie. L’enjeu est de taille. Alors que les réformateurs protestants nient le caractère sacrificiel de la Messe et réduisent la liturgie à un simple mémorial, le clergé catholique fait œuvre catéchétique et doit faire redécouvrir au peuple la beauté et la nécessité de la Messe. Ce mouvement de contre-réforme voit la diffusion des premiers manuels de piété qui proposent aux fidèles de s’unir directement aux prières du prêtre.

En 1903, dans le Motu proprio « Tra le sollicitudini » qui traite de la musique sacrée, Saint Pie X dit que celle-ci « doit être sainte, et par suite exclure tout ce qui la rend profane, non seulement en elle-même, mais encore dans la façon dont les exécutants la présentent. Elle doit être un art véritable; S'il en était autrement, elle ne pourrait avoir sur l'esprit des auditeurs l'influence heureuse que l'Eglise entend exercer en l'admettant dans sa liturgie. Mais elle doit aussi être universelle, en ce sens que s'il est permis à chaque nation d'adopter dans les compositions ecclésiastiques les formes particulières qui constituent d'une certaine façon le caractère propre de sa musique, ces formes seront néanmoins subordonnées aux caractères généraux de la musique sacrée, de manière à ce que personne d'une autre nation ne puisse, à leur audition, éprouver une impression fâcheuse. »
Ce pape affirme ensuite « Ces qualités, le chant grégorien les possède au suprême degré; pour cette raison, il est le chant propre de l'Eglise romaine, le seul chant dont elle a hérité des anciens Pères, celui que dans le cours des siècles elle a gardé avec un soin jaloux dans ses livres liturgiques, qu'elle présente directement comme sien aux fidèles, qu'elle prescrit exclusivement dans certaines parties de la liturgie, et dont de récentes études ont si heureusement rétabli l'intégrité et la pureté. Pour ces motifs, le chant grégorien a toujours été considéré comme le plus parfait modèle de la musique sacrée, car on peut établir à bon droit la règle générale suivante: Une composition musicale ecclésiastique est d'autant plus sacrée et liturgique que, par l'allure, par l'inspiration et par le goût, elle se rapproche davantage de la mélodie grégorienne, et elle est d'autant moins digne de l'Eglise qu'elle s'écarte davantage de ce suprême modèle. L'antique chant grégorien traditionnel devra donc être largement rétabli dans les fonctions du culte, tous devant tenir pour certain qu'un office religieux ne perd rien de sa solennité quand il n'est accompagné d'aucune autre musique que de celle-là. Que l'on ait un soin tout particulier à rétablir l'usage du chant grégorien parmi le peuple, afin que de nouveau les fidèles prennent, comme autrefois, une part plus active dans la célébration des offices. »

Dans la Constitution « Sacrosanctum Concilium », le Concile Vatican II souligne l’importance du chant grégorien dans la liturgie (n°116) : « L’Église reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine ; c’est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes choses égales d’ailleurs, doit occuper la première place. Les autres genres de musique sacrée, mais surtout la polyphonie, ne sont nullement exclus de la célébration des offices divins, pourvu qu’ils s’accordent avec l’esprit de l’action liturgique, conformément à l’article 30. »

En 2011, dans une lettre envoyée au cardinal Zenon Grocholewski, Grand Chancelier de l’Institut pontifical de musique sacrée, Benoît XVI a rappelé le « primat du chant grégorien » et l’importance de la musique sacrée. « Nous devons toujours nous redemander : qui est le sujet authentique de la liturgie ? La réponse est simple : l’Eglise. Ce n’est pas un individu ou un groupe qui célèbre la liturgie, mais c’est en premier lieu l’action de Dieu à travers l’Eglise qui a son histoire, sa riche tradition et sa créativité ».

Considérant ces nombreux encouragements, il semble important de redécouvrir le grégorien dans les paroisses. Malheureusement, sa pratique a été largement abandonnée depuis quelques décennies et mérite d’être redécouverte non seulement en raison de la valeur artistique et historique de ce chant mais surtout pour l’élévation spirituelle qu’il procure aux fidèles. Effectivement, il n’y a aucune comparaison possible entre le « Kyrie eleison » et « Jésus, berger de tout humanité » ou entre le « Requiem » et « Ajoute un couvert à ta table »... En liturgie, comme en toute chose, il y a ce qui demeure (car conforme à la vraie Tradition de l’Eglise) et ce qui passe (sous l’effet de la « mode » du moment).

Quelques objections

Le chant grégorien : On n’y comprend rien !

L’argument de la compréhension est souvent avancé pour éradiquer de la liturgie le moindre mot de latin. Il convient de rappeler que le but de la liturgie n’est pas de tout comprendre, mais d’entrer dans le mystère de Dieu, par la vue, l’audition et l’odorat (usage de l’encens). De plus, il existe des livrets, missels et photocopies (facilement réalisables) qui peuvent aider les fidèles à une meilleure compréhension et participation. La langue vernaculaire n’empêche pas les distractions... Il suffit d’essayer de se rappeler l’évangile du jour, quelques heures après sa proclamation dans la langue du peuple ( !) pour se rendre compte du degré d’attention générale pendant la Messe... Par le chant et la musique sacrée, l’âme quitte les préoccupations terrestres pour s’élever spirituellement. Dans ce sens, le caractère apaisant du grégorien est a souligné et est reconnu même par des « incroyants » qui écoutent volontiers ces chants sur CD ou à l’occasion de concerts.

Il faut être professionnel pour chanter du grégorien

Absolument pas ! Il faut peut-être plus d’entraînement et de travail pour l’apprendre mais c’est évidemment possible, à condition de bien choisir les pièces à exécuter. Il convient de choisir des pièces abordables et d’alterner avec des cantiques populaires qui demandent moins de répétitions. Il y a des pièces grégoriennes qui font partie du « patrimoine populaire » et qui sont appréciées par de nombreux fidèles. Il suffit d’assister à des grandes célébrations à Rome ou à Lourdes pour se rendre compte que beaucoup chantent de bon cœur le fameux « Credo III » !

C’est vieillot !

Par son histoire multi séculaire, le chant grégorien est « indémodable ». Par contre, il est facile de constater que de nombreux chants exécutés dans la plupart des paroisses sont fortement marqués par les goûts musicaux et les idées du moment. Il est clair que des chants tel que « Laisserons-nous à notre table... » ou « Peuple de frères... » rejoindront vite les oubliettes de l’histoire. La qualité du chant grégorien repose sur l’usage de l’Ecriture Sainte (qui ne se démode pas) et sur la qualité musicale qui en fait sa richesse.